samedi 7 mai 2016

Sans crier gare surgit la nuit (extrait)


C’était un samedi et les soldes attiraient une foule nombreuse vers le centre commercial Nouveau Monde situé au bout d’une large allée venant de la place de la Comédie. Une fourgonnette de police stationnait devant chacun des deux sas d’accès, tous les autres étant condamnés. Vers onze heures du matin, le public se pressait devant l’entrée principale. Des policiers gantés de blanc examinaient l’intérieur des sacs sous l’œil des caméras reliées à un physionomètre. Le cordon était immédiatement prévenu lorsque les logiciels repéraient un visage suspect. Cela ne se produisit pas ce matin-là.
Quand Gino eut franchi l’entrée principale de la galerie marchande, il descendit d’abord au rayon alimentation et fit quelques emplettes. Il emprunta ensuite l’escalier mécanique pour regagner le niveau zéro et se dirigea vers la sortie.
Il se ravisa, entra dans la boutique « France Parfums discount » proche de l’entrée principale, musarda un instant parmi les rayons. À ce moment-là, l’une des clientes, une femme d’un certain âge, se mit à vociférer. Elle se débattait entre les bras d’un grand vigile qui voulait examiner l’intérieur de son sac. Gino Fontaine décida de quitter la parfumerie. Le vigile retenait fermement la cliente par le col de sa robe et fouillait dans le sac de l’autre main. Gino allait franchir le seuil du magasin lorsque son corps fut frappé par un souffle brûlant. La chaleur lui fit l’effet d’une immense lame d’acier hérissée de milliers de petites pointes qui trouaient sa chair à travers ses vêtements. Une clameur rugissante, une puissante vibration envahirent le centre commercial, les dalles se mirent à trembler sous le pas des clients affolés. Des flammes surgissaient de toutes parts, accompagnées d’une fumée épaisse qui noyait dans ses volutes mortelles la foule terrifiée.
L’incendie du centre commercial dura plusieurs heures. Il ne fut complètement maîtrisé qu’en fin d’après-midi. L’odeur de plastique fondu, de chair grillée, d’étoffes calcinées et de cendres mouillée était insupportable. On dégagea les victimes des décombres, le nombre de morts fut estimé à cinquante-huit dont une quinzaine d’enfants, celui des blessés à plus de trois cents parmi lesquels une centaine était dans un état grave. La plupart d’entre eux présentaient des traumatismes et des brûlures profondes. Beaucoup de clients étaient morts d’asphyxie, d’autres s’étaient écrasés au sol en tombant des étages supérieurs.
La police était formelle : un commando terroriste avait pénétré par les toits, percé la verrière et s’était glissé à l’intérieur de la galerie marchande. Le ministre de l’Intérieur décrivait les auteurs comme des gens « extrêmement professionnels » et se disait convaincu que l’attentat avait été perpétré par un groupe de tueurs formés par les réseaux islamistes encore en activité. Les terroristes avaient accompli leur plan en l’espace de quelques minutes, déposant un nombre important de petites bombes incendiaires dans les rayons contenant les matières les plus inflammables – les engins étaient programmés pour exploser au même moment et ceux qui étaient disposés près des sorties avaient considérablement freiné l’évacuation du public. La voix nouée par l’émotion, le préfet de l’Hérault parlait d’une « opération diaboliquement menée par des professionnels du crime ». Mais il était bien en peine de justifier la condamnation, pour des raisons de « sécurité », de tous les accès du Nouveau Monde, hormis les deux sas principaux, décision qui avait causé la perte de nombreuses vies humaines.
La semaine suivante, la police arrêtera un Algérien et un Soudanais, Ahmed Bikrawa et Youssef Yacine, soupçonnés d’avoir préparé et exécuté l’attentat.
Cette arrestation laissera la plupart des journalistes plutôt dubitatifs – le mode opératoire et le genre d’explosif utilisé ne paraissaient guère désigner les groupes islamistes. Certains médias considéraient que l’acte en question devait plutôt être mis à l’actif de groupes ou d’individus isolés de l’extrême droite la plus radicale. D’autres attentats à l’encontre de magasins ou de galeries marchandes qui ont eu lieu par la suite ont renforcé cette hypothèse.

[...]

Quand je me suis présenté, Gino a scruté mes traits d’un air interrogatif. Puis il m’a dit qu’il me reconnaissait.
Il parle lentement, d’une voix cassée, en économisant ses forces – son visage émacié porte des traces profondes de brûlures, surtout sur les joues et le cou. Son crâne est glabre hormis une touffe de cheveux ras à la lisière du front. Son dos a été gravement brûlé et surtout la partie postérieure de sa tête. Le cartilage de ses oreilles a dû être entièrement reconstitué par des greffes, mais leur aspect est plutôt informe.
Il semble content que quelqu’un vienne lui parler. Il se force à sourire – il sourit sans étirer les lèvres, ce qui dégage une étrange impression de fixité, comme s’il portait un masque rigide. Il change souvent de position sur son matelas antalgique et son visage grimace durant de brefs instants. Ses yeux sont vifs et son intelligence semble intacte.
La politique le passionne depuis toujours – très jeune, il a été pigiste pour divers journaux et a créé un site d’information sur la Toile. Il est convaincu que le raz de marée PSAR n’est pas la fin de l’histoire, d’autres partis naîtront et mourront après lui. Il pense que la phase de dépolitisation de la population n’est pas encore arrivée à son terme – il prévoit qu’aux prochaines élections législatives, plus de soixante pour cent des électeurs s’abstiendront et dix pour cent voteront nul.
Il résume ainsi l’idée que les gens se font des hommes politiques. L’un d’eux se tourne vers un collègue et déclare : « En y réfléchissant bien, il doit y avoir un moyen de faire de la politique honnêtement.
– Ah oui, et lequel ? interroge l’autre.
– Eh bien, conclut le premier, j’étais certain que tu ne le connaissais pas non plus. »
Les yeux dans le vague, Gino caresse distraitement les cicatrices de son cou.
« Tout le monde a peur, poursuit-il, tout le monde se méfie de tout le monde. Le suicide est devenu la première cause de mortalité chez les gens de moins de trente-cinq ans, l’accident vasculaire chez les autres, le désespoir engendre la violence qui renforce le besoin sécuritaire – comment sortir de ce cercle vicieux ? »
Nous parlons de l’attentat et il me décrit le dispositif des tueurs : des bombes incendiaires petites et discrètes disséminées parmi les rayons, de préférence près de produits inflammables. Ces bombes contiennent du phosphore blanc et ont été réalisées de manière artisanale par un artificier compétent qui a pris soin de n’utiliser que des matières non signalées par le détecteur de métal : boîtiers en résine polyester, retardateurs et détonateurs en graphène. Mais cela, je le sais déjà. J’ai lu et relu ad nauseam tous les rapports d’expertise. Le phosphore blanc est un matériau pyrophorique – cela signifie qu’il s’enflamme spontanément au contact de l’air. Il brûle en produisant une flamme jaune et provoque de douloureuses brûlures chimiques qui ont l’aspect de zones nécrosées de couleur jaunâtre. Il est très soluble dans les lipides, c’est pourquoi les particules enflammées s’enfoncent rapidement sous la peau. Les brûlures sont généralement multiples et profondes, car le phosphore blanc continue à brûler jusqu’à ce qu’il soit totalement consumé ; il peut donc pénétrer jusqu’à l’os – les membres des blessés ressemblent alors à des mottes de gruyère. La combustion dégage une épaisse fumée blanche et corrosive qui attaque les muqueuses des yeux et des bronches. Les survivants à une attaque de ce type souffrent la plupart du temps de problèmes pulmonaires.
Les rapports précisaient que le phosphore blanc n’est pas un produit réservé à l’usage militaire puisqu’il a une infinité d’applications. On le retrouve dans un nombre considérable de produits, des boissons gazeuses à la pâte dentifrice. L’industrie s’en sert pour produire de l’acide phosphorique, pour fabriquer des engrais, des additifs alimentaires, des produits de nettoyage et bien d’autres choses encore, comme la méthamphétamine, une drogue puissamment neurostimulante.
Gino me répète tout cela, mais ne m’apprend rien. J’attends qu’il en vienne à l’essentiel, qu’il me raconte ce qu’il a vu dans la parfumerie avant d’être blessé et de perdre la mémoire des visages. Je suppose qu’il devine ma curiosité – il est l’un des principaux témoins de l’attentat qui a coûté la vie de ma fille, fait qu’il ne doit pas ignorer. Mais que pourra-t-il m’apprendre de plus que ce qu’il a déjà raconté des dizaines de fois à la police et que j’ai lu dans les rapports ? J’aimerais qu’il me révèle un détail nouveau qui mettrait mon imagination en marche. Mes mains se crispent, elles sont nouées l’une à l’autre jusqu’à me faire mal, je déglutis ma salive pour contrôler ma nausée. Il me parle de cette femme assez corpulente présente dans la parfumerie. Le vigile l’a accostée au moment où elle sortait. L’homme a demandé à voir l’intérieur de son sac. Elle a pâli en l’ouvrant. Le vigile voulait l’entraîner dans une petite salle au fond de la parfumerie pour la fouiller. La femme a lâché son cabas pour s’enfuir. Le molosse l’a retenue par le bras, il a ramassé le sac, puis il l’a poussée vers la petite salle du fond – Gino a oublié les traits de la cliente, mais il se souvient que les gens qui étaient là paraissaient embarrassés, peut-être même offusqués qu’on traite ainsi une femme qui n’était sans doute plus très jeune. Il a décidé de quitter la parfumerie alors que la femme tentait de se dégager, mais le vigile la retenait fermement par le col de sa robe ou par le bras – il ne saurait le dire avec précision. L’homme a fourragé dans le sac et a crié : « Regardez, elle a pris ça ! » en tendant à bout de bras un petit boîtier noir à peine plus gros qu’un réveille-matin. À l’instant où il a prononcé la dernière syllabe, il a disparu dans une gerbe de feu. Gino Fontaine franchissait le seuil de la parfumerie et son corps frappé par un souffle brûlant a bondi comme un ressort vers les policiers de l’entrée. L’un d’eux l’a reçu dans les bras.
L’analyse de l’ADN des cadavres extraits de la parfumerie n’avait pourtant conduit à aucune piste sérieuse. Si la cliente mystérieuse de Gino avait eu effectivement un rôle dans l’attentat et si elle avait péri dans l’incendie, elle n’était en tout cas répertoriée sur aucun fichier de police.
On a montré à Gino le portrait de toutes les victimes, celles de la parfumerie et les autres, mais leurs visages ne lui disaient rien. La police a reconstitué la façon dont ces victimes étaient vêtues, Gino penchait pour une robe en matière synthétique de ton grenat, mais ne pouvait l’affirmer. Les enquêteurs s’étaient heurtés à une difficulté majeure : l’incendie avait eu raison des supports numériques où étaient gravés les films de télésurveillance. Tout ce que les caméras avaient enregistré, tant à l’intérieur qu’à l’extérieur du centre commercial, était parti en fumée. Il semble que des bombes aient été placées intentionnellement tout près de la cabine de gardiennage où étaient centralisés ces enregistrements et la plupart des vigiles présents avaient d’ailleurs péri lors des explosions.

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 Tiré de"Sans crier gare surgit la nuit", roman noir, éd. Rail Noir, 2014 


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